Entrevue : Lane Delmonico Gibson

déc 23, 2013

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La semaine dernière, nous avons rencontré l’artiste local et céramiste Lane Delmonico Gibson chez Make Coffee, où elle expose actuellement une partie de ses œuvres de poterie avec sa bonne amie Chloé Carpenter. Il y a environ 5 ans, Lane et Chloé ont complété ensemble une formation dirigée par la potière française Agnès Chapelet dans le village de La Borne en France. Leur exposition chez Make Coffee est la suite de cet apprentissage. Au lieu d’afficher toutes leurs œuvres, cette exposition montre les outils que ces femmes ont faits à la main pendant leur stage, ainsi qu’une série de pots, de vaisseaux et d’autres pièces qu’elles ont fabriqués tout en développant leurs compétences. Le résultat donne une exposition qui explore et célèbre le processus de la conception, c’est-à-dire les étapes qui composent cette forme d’art.

 

Ayant toujours été attirées par la poterie et par l’idée d’étudier à l’étranger, nous avions hâte de nous asseoir avec Lane et d’en connaître plus sur son séjour en France et sur les expériences et leçons qu’elle a rapporté à Winnipeg. Lane complète actuellement son baccalauréat en enseignement et elle travaille à temps partiel chez Make Coffee. En se présentant à l’entrevue, elle s’est rapidement glissée derrière le comptoir pour se préparer une boisson (et par la suite, pour m’en offrir une autre) même si c’était son soir de congé. Ce geste simple a dicté le ton pour le reste de la soirée. Lane était calme, ouverte, honnête, et tellement humble. Nous nous sommes assises en tenant nos boissons chaudes dans nos mains – dans des chopes que Lane et Chloé avaient eux-mêmes fabriquées en France — et nous avons bavardé pendant près de deux heures sans rien précipiter.

 

C’était comme si notre conversation nous avait transportées en France et que nous profitions de la vie intentionnellement au ralenti qui fait la réputation de l’Europe. Et, nous espérons que cette entrevue vous procure une impression semblable de calme et d’évasion.

 

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L’artiste Lane Delmonico Gibson devant des pages de son cahier de notes de poterie de son stage en France.

 

EQ3  Comment avez-vous fait vos débuts en poterie?

 

LANE DELMONICO GIBSON  Je dis parfois que c’est arrivé par hasard. Me lancer en poterie était un coup de dés. J’avais 17 ans quand une amie me l’a suggéré…en fait, ce n’était vraiment qu’une suggestion. Je m’étais intéressé à l’art tout au long de mon enfance et quand les gens me demandaient ce que je voulais faire quand je serais grande, je disais toujours que je voulais être une artiste, mais je ne savais pas vraiment quel genre. Je n’avais pas vraiment expérimenté avec l’argile quand j’étais jeune. Je me souviens que mon professeur de 4e année m’avait choisi pour participer au programme Through the Eyes of a Child, offert par la WAG (la galerie d’art de Winnipeg). C’était une formation de fin de semaine. Je me souviens que chaque fois que je fabriquais quelque chose et le ramenais chez moi, mon père le plaçait sur le manteau de la cheminée et j’en étais vraiment, vraiment fière. Eh bien, j’avais fait un pot spiralé en argile… c’était un objet laid avec un chat sur le couvercle, et j’en étais vraiment fière.

 

Donc, cela est un de mes souvenirs et plus tard, en 12e année, je me souviens qu’un jour, ma très bonne amie Chloé est venue me voir. Elle est à moitié française, alors elle rentrait en France chaque été pour voir ses grands-parents. Et puis, un été, elle est revenue et me dit « Lane, tu dois venir en France avec moi. J’ai découvert ce tout petit village appelé La Borne où je veux faire un stage en poterie », mais à cette époque mon esprit était, je crois, plus en harmonie avec la façon dont mes parents m’avaient en quelque sorte programmé : pour croire que je devrais aller à l’université dès la fin de l’école secondaire. Donc, j’étais vraiment nerveuse de devoir parler de ce projet à mes parents. Ils ont tous les deux une formation universitaire. Mais, Chloé m’avait parlé de cette incroyable formation et je ne pouvais pas passer outre. Puis, je me souviens qu’un jour je prenais le petit déjeuner à Falafel Place et que j’étais prête à le dire à mon père. J’avais préparé la façon dont j’allais lui annoncer que je voulais partir pour la France. Je n’avais que 17 ans. Puis, la conversation n’a duré qu’environ 0,2 seconde et je n’ai que dit : « Voilà! Je veux m’installer en France, » et il a dit : « Ne crois-tu pas que tu pourrais ne plus jamais vouloir retourner aux études? Si tu prends une année sabbatique, tu ne voudras pas retourner aux études », car il savait que le cours que je venais de lui décrire n’était aucunement affilié à une université. Ce n’était qu’une femme qui prétendait être une potière qui allait nous transmettre toutes ses connaissances. Et puis, je lui ai dit : « Non, je retournerai aux études. » Il m’a répondu : « Oui. D’accord. Très bien. » Et il ne m’a posé aucune autre question. À ce moment-là, j’ai réalisé que tout ne dépendait que de moi et j’étais vraiment contente qu’il me donne cette liberté.

 

 

EQ3  Était-ce l’été immédiatement après la 12e année, sinon quand avez-vous fait votre stage?

 

LDG  Oui, l’été suivant la 12e année, je m’apprêtais à partir. Je suis déménagée en septembre et j’ai retrouvé mon amie Chloé en France, puis le cours a commencé en septembre – à la fin septembre. C’était un programme sur 6 mois. Avant le début du cours, nous sommes allées au village, l’avons exploré, et avons rencontré notre professeure, Agnès. Et puis en avril, après un total de 892 heures précisément, la formation s’est terminée.

 

 

EQ3  Wow! Alors à quoi ressemblait une journée typique? Quand commençait-elle? Quand se terminait-elle? Que faisiez-vous?

 

LDG  C’était un cours beaucoup plus détaillé et structuré que ce à quoi je m’attendais. Nous commencions à 9 h chaque jour. Chloé et moi vivions ensemble dans une minuscule petite maison de pierres sans chauffage, sauf un poêle à bois, semblable à un foyer au bois. On nous a offert une auto à deux chevaux. C’était en fait une sorte de voiture ancienne qui appartenait à son défunt grand-père. Sa grand-mère avait conservé cette voiture et elle nous avait permis de l’utiliser pour l’année. C’était une voiture très voyante. Nous nous levions le matin et conduisions quelques kilomètres pour nous rendre à l’atelier de notre professeure et en chemin, nous nous arrêtions à la boulangerie acheter un pain chaud, et habituellement, il ne restait que la moitié du pain lorsque nous arrivions à l’atelier.

 

Nous devions d’abord allumer un feu pour réchauffer le studio et nous commencions ensuite à pétrir l’argile. C’était un entraînement physique complet. Je me souviens d’avoir regardé Chloé après le premier jour et de lui avoir dit : « Je ne peux pas physiquement faire cela. Je ne sais pas à quoi tu pensais quand tu m’as proposé de venir avec toi, parce que je ne suis pas assez forte. » Juste le malaxage de l’argile vraiment dure et froide représentait toute une séance d’entraînement pour le haut du corps. Mais on s’y habitue. Au fil du temps, on ne le remarque plus.

 

En matinée, la formation était plutôt dirigée – nous apprenions les rudiments du tournage. Cela durait donc 3 heures chaque matin. Notre professeur lançait un pot. Nous avons commencé par créer un bol à céréales; elle l’a lancé et a pris les mesures — des mesures très précises de la base du bol et puis du rebord et de la largeur de l’ouverture. Puis, elle nous a laissés faire chacun pot. Elle les a tournés sur notre propre poste de travail, car il n’y avait que deux étudiants… que nous deux. Nous la regardions tourner un pot puis nous en tournions un nous-mêmes. Nous en faisions environ une douzaine. Nous tentions de l’imiter le mieux possible. Puis nous terminions la matinée avec une analyse. Nous prenions une section transversale. À l’aide d’un fil de fer, nous coupions les pots en deux. Nous placions le fils sous le pot, au centre, et nous le tirions vers le haut pour le trancher en deux moitiés et nous analysions la coupe transversale de l’argile. De cette façon, nous étions en mesure de constater si nos fonds étaient trop lourds ou trop épais et si les parois s’amincissaient par endroits. Nous mesurions la base, le rebord et la circonférence, et les inscrivions dans nos journaux. Ainsi, juste derrière vous (Lane pointe vers un tas de papiers suspendu sur un mur près de nous dans le café) ce sont quelques-unes des notes que nous avons rédigées — le poids et puis toutes les dimensions. Ensuite, nous prenions le repas du midi ensemble.

 

Puis, l’après-midi, c’était tout à fait différent. Nous restions dans l’atelier, mais le travail était plus libre et créatif. Donc, nous pouvions faire quelques dessins, façonner des pièces sur le tour… faire des trucs plus fantaisistes. Nous pouvions travailler sur nos propres projets, développer nos idées ou même essayer de faire un objet que nous avions vu lors d’une exposition dans une autre ville – c’était notre moment pour travailler sur des pièces de poterie de façon plus autodidacte.

 

 

EQ3  Et puis, à quel moment concluiez-vous votre journée?

 

LDG  Elle se terminait à 17 heures.

 

 

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EQ3  Est-ce chaque jour se ressemblait, alors? Du lundi au vendredi?

 

LDG  Mmm hmm. Du lundi au vendredi. Et nous terminions le mois avec une cuisson. Et chaque mois c’était très excitant parce que la cuisson est un processus très émotif. Après avoir créé tous ces pots – il se pouvait qu’à la fin de chaque journée, avec un peu de chance, nous ne conservions que l’un des pots que l’on avait façonnés sur le tour… si notre professeure jugeait qu’il en valait la peine. Donc, à la fin du mois, il pouvait nous rester une douzaine de pots. Les trois derniers jours de l’avant-dernière semaine étaient consacrés à fabriquer tous nos engobes à la main. Nous suivions donc des recettes… des recettes que parfois même notre professeure n’avait jamais essayées. Nous expérimentions avec de différents produits chimiques et de différents éléments et nous appliquions nos engobes et effectuions la cuisson pendant la dernière semaine. Nous faisions soit une mise à feu électrique, au gaz, au bois ou du raku. Puisque la cuisson au bois est un processus très long, les potiers en effectuaient généralement que deux par année. Nous avons donc eu l’occasion d’assister à deux cuissons au bois pendant notre année.

 

Puis, le dernier jour ou chaque mois, nous vidions le four. Nous faisions toujours une cuisson électrique pour qu’il se passe toujours quelque chose d’excitant. Donc, quand nous vidions le four, c’était comme déballer des cadeaux le matin de Noël. Nous ouvrions le four et sortions tous nos pots. Nous n’avions aucune idée de l’effet que produiraient certaines combinaisons d’engobe. Alors, si nous obtenions un pot qui était vraiment, vraiment vert, nous savions que c’était à cause de tout le chrome que nous avions ajouté. Ou, le magnésium pouvait produire une coloration plutôt pourpre et quant au cobalt, il était toujours associé à de l’émail bleu.

 

Cette partie était alors vraiment intéressante — la chimie qui s’y rapporte —, mais si vous me demandez de le décrire en détail… J’ai tout ça en français dans ma tête. Notre professeure était assez stricte et insistait pour que nous apprenions le vocabulaire et la chimie et pour que nous prenions des notes pendant tout le processus. Nous cataloguions le processus de fabrication du four à cuisson et gardions toutes nos recettes de vernis. Ainsi, une grande partie du travail que nous faisions était en fait théorique et manuscrit, même si elle n’avait jamais terminé ses études secondaires. Mais elle avait créé ce cours qui était très conforme, malgré qu’elle ne soit pas en mesure d’offrir un certificat à la fin de celui-ci. Mais cela n’avait aucune importance, car c’était sa vocation.

 

 

EQ3  Quelle bagage avez-vous – ou Chloé - apporté avec vous lors de cette expérience?

 

LDG  Très peu. Chloé avait touché à l’argile à quelques reprises. Elle avait suivi un petit cours au secondaire et moi, je n’avais jamais démarré un tour avant de mon premier jour. J’étais un peu inquiète parce que je croyais qu’Agnès acceptait seulement des élèves apprentis qui avaient déjà des connaissances, mais elle acceptait les gens de tous niveaux. Nous étions débutantes et c’était très bien. Elle a adapté son cours en fonction de notre niveau et de nos chano d’intérêts.

 

 

EQ3  C’est incroyable. Alors, comment cela s’est-il déroulé? Comment avez-vous réussi à vous inscrire au cours au départ si elle ne prenait que deux élèves à la fois?

 

LDG  Eh bien, comme je disais, Chloé est allée en France l’été avant que nous partions. Ses grands-parents maternels l’ont emmenée dans ce village de poterie, car la mère de Chloé est décédée quand elle avait neuf ans et elle était potière. Sa mère avait légué à Chloé plusieurs de ses outils, beaucoup de sa propre poterie et des tonnes de ses livres sur la céramique, et Chloé se disait que si elle voulait mieux connaître sa mère, elle devait alors traverser aussi ces étapes physiquement. Elle y est alors allée avec l’intention de comprendre ce que sa mère faisait et d’essayer de mieux la connaître. Puis, lorsqu’elle est revenue à Winnipeg après cet été et qu’elle m’en a parlé, je ne pouvais pas laisser passer l’occasion. J’étais en immersion française, alors un séjour en France était une grande occasion pour moi de développer mes compétences orales en français. Je trouve que c’est quelque chose qu’on ne souligne pas assez en immersion française, alors le fait d’être complètement immergé serait certainement un atout. De plus, puisque j’avais toujours aimé l’art pendant mes études secondaires et primaires, j’ai décidé : « D’accord, je vais le faire… c’est ce qui doit arriver. » Donc, nous avons toutes deux écrit une lettre d’intention à la main et l’avons envoyé par la poste pour ensuite recevoir une réponse d’Agnès… et je présume que sa réponse était favorable, car « voilà! » C’était un fait accompli, ouais…. (Elle rit.) Je ne me souviens pas. Tout s’est mis en branle et avant que je m’en aperçoive, je volais vers la France.

 

 

EQ3  Par la façon dont vous avez décrit votre demeure, votre voiture et la boulangerie… on dirait une scène de film. Était-ce vraiment aussi idyllique que l’on puisse imaginer?

 

LDG  Je me souviens que je conduisais ma bicyclette anglaise dans le village et que je me disais : « Je suis en France! » Stupéfiée, j’ai regardé mon amie en pensant : « je ne peux pas croire que c’est réel. » Mais, dans mon cas, je mentirais si je disais que c’était tout beau, car c’était vraiment très difficile de partir de chez moi et d’être complètement immergé dans un village où personne ne parlait anglais. Je suis vraiment reconnaissante d’avoir reçu une forte base en français, mais malgré cela, il m’a fallu beaucoup de temps pour que je me lance et que je vole de mes propres ailes. Mais, les gens du village étaient vraiment, vraiment accueillants… et divertissants.

 

C’est difficile de tout mettre en mots – mais c’était tellement routinier, je suppose. Comme j’ai décrit… se lever le matin… l’une de nous devait en fait se lever très tôt le matin, vers 2 heures, et ajouter du bois sur le feu. Alors, nous nous partagions la tâche. Nous nous mettions au lit – nous poussions nos lits ensemble – en portant quelques paires de chaussettes. Nous en portions aussi sur nos mains. Nous portions des tuques et nous dormions dans des sacs de couchage, vêtues d’environ dix chandails chacune. Nos familles nous envoyaient des vêtements chauds du Canada, car nous avions tellement froid. Il faisait plus froid là-bas qu’à Winnipeg. Sinon, il semblait faire plus froid parce que c’était humide et nous étions gelées jusqu’à la moelle. De plus, les maisons en France sont moins bien équipées. Il va sans dire que cette partie était une découverte.

 

 

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EQ3  Y a-t-il une étape du processus que vous préférez quand vous travaillez sur une pièce – une qui vous rejoint le plus ?

 

LDG  Vous savez, je crois que c’est probablement l’étape de la conception, lorsqu’on se demande quoi faire ou comment démarrer un projet. Aujourd’hui, j’aime m’inspirer d’autres artistes. Je pense que dans mes débuts je ressentais beaucoup de pression à devoir être originale. Alors parfois, je faisais face à une impasse quand je devais commencer un nouveau projet, car je me disais : « Eh bien, je ne veux pas faire cela parce que je ne veux pas donner l’impression que j’ai copié quelqu’un d’autre. » Mais j’ai surmonté cette phase et c’est devenu la partie la plus excitante pour moi… la recherche et la découverte de ce qui existe déjà. Parce que, avouons-le, il existe tant de choses et tant de gens créatifs, vous savez – même ici à Winnipeg – que si on reste là à se soucier d’être original, on n’aboutira à rien parce que peu importe ce que l’on crée, cela ressemblera à quelque chose qui aura été fait auparavant.

 

Donc, ce que je trouvais le plus intéressant c’était de visiter plusieurs galeries d’art et de faire des voyages jusqu’à Paris pour voir différentes expositions – cela faisait partie du cours. Donc, notre professeur nous y conduisait le week-end, sur son temps libre, et nous apportait soit à une journée portes ouvertes pour voir ses propres œuvres ou celles d’autres artistes. Et, il ne s’agissait pas toujours de voir de la poterie, mais de nous faire voir ce qui existait. Nous sommes donc allées au musée d’art africain à Paris, puis nous y sommes retournés la semaine suivante pour faire une étude et nous avons tenté de faire des vaisseaux très ronds, inspirés par les rondeurs du corps humain. Ou, nous allions au musée oriental de la céramique à Paris, puis nous revenions étudier une technique japonaise, disons. Donc, nous apprenions… et empruntions… d’autres artistes et nous essayions d’imiter ce qu’ils avaient fait. Je me souviens d’avoir vu une toile de Giuseppe Arcimboldo… il fait des genres de portraits composés de fruits et de légumes. Donc, je voulais faire quelque chose comme cela, mais sans utiliser de la peinture. Je me souviens d’avoir vu un mobile dans un autre musée et de m’être dit que ce serait chouette de faire un mobile. Alors, j’ai fini par trancher des fruits et les suspendre sur une ligne à pêche et j’en ai fait un visage de fruits; j’ai donc fini par créer quelque chose d’unique, mais lors du processus, j’avais l’impression de voler les idées des autres. Mais, je pense que c’est acceptable.

 

 

EQ3  Avec quels autres médiums (artistiques) avez-vous expérimenté… ou expérimentez-vous?

 

LDG Cette année-là, en France, c’était principalement de l’argile, de différents types d’argile — nous avons utilisé du grès australien, de la terre cuite et de la porcelaine. Mais, au fait, l’année suivante, je suis retournée en France, j’ai fait un peu plus de la poterie juste pour le plaisir, j’ai visité de nouveau le village, et j’ai vu ma professeure. Et l’année suivante, j’ai fini par m’installer en France à nouveau, mais cette fois c’était pour étudier le français. J’étudiais à l’Université de Bordeaux. Mais, même si j’y étais pour étudier la psycholinguistique et la littérature française, j’ai fini par prendre des cours du genre photographie et gravure. Et, c’était absolument incroyable.

 

J’ai adoré la gravure, et c’est quelque chose que je voudrais approfondir ici. Je trouve effectivement que c’est semblable à la poterie dans le sens que le dévoilement du produit final est un processus émotif, comme vider le four. Quand nos pièces sortent de la presse à imprimer, on n’est jamais vraiment certain. C’est tellement aléatoire, je suppose. C’est cet aspect qui m’attire vraiment.

 

 

EQ3  Et, vous travaillez actuellement en vue de devenir enseignante — n’est-ce pas? Avez-vous l’intention d’y intégrer l’art?

 

LDG  Certainement. Je pense que mon plan de match est d’enseigner l’art et de toujours conserver l’art dans ma vie. Je ne crois pas pouvoir vivre sans art. Mais pour ce qui en est de devenir professeure d’art dans une école, de faire de l’enseignement d’art privé, ou de tout simplement travailler comme artiste à la pige… qui sait où j’aboutirai?

 

Vers la fin de notre année en France, Chloé et moi préparions toutes deux nos portfolios pour les Beaux-Arts. Elle s’est finalement rendu jusqu’au bout. J’ai privilégié le français et c’est ce que j’ai étudié. Et maintenant, elle a un diplôme des Beaux-Arts, j’ai un diplôme en français, et nous voilà de nouveau ensemble à étudier en enseignement avec le même objectif d’éventuellement enseigner l’art.

 

 

EQ3  Que pensez-vous d’Agnès (votre professeure)? Comment était-elle?

 

LDG  Elle était extrêmement vulgaire. J’ai appris la plupart de mon français d’elle, ce qui fut une expérience très intéressante parce que j’apprenais d’elle en pensant que c’était la façon dont la plupart des gens parlaient, et puis j’allais à Paris rester avec des amis ou de la famille ou les amis de Chloé et j’utilisais ses expressions campagnardes… c’était donc intéressant comme apprentissage.

 

Mais, j’admire le fait que même si elle était vulgaire, ludique et bonne vivante, elle était tout de même toujours très concentrée et très organisée. Et, plus tôt, je parlais de copier et de voler les idées des autres artistes pour ensuite créer ses propres œuvres, mais en ce qui concerne l’enseignement, c’est un domaine où l’on peut totalement voler des idées. Et maintenant, dans mon enseignement, je pense souvent à la façon dont elle nous a enseigné, car tout le cours était une fête. Nous riions sans arrêt toute la journée, mais nous produisions et nous apprenions quand même. Je crois que c’est une chose vraiment, vraiment difficile à accomplir. Elle donnait son cours d’une façon vraiment admirable. Même si on aurait dit qu’elle fonctionnait à l’aveuglette, l’avenir ne l’inquiétait pas. Nous avions un plan de cours assez exigeant et nous le suivions de très près. Je pense qu’elle est vraiment la personne que j’admire le plus comme professeure.

 

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EQ3  Parmi les œuvres que vous avez conçues, en avez-vous une favorite? Une pièce en particulier? Ou peut-être un type d’objet préféré à réaliser?

 

LDG  Ouais, eh bien, la pièce du fond (Lane pointe vers un grand récipient rond), celle-là, c’est la plus grande et il a fallu plus de temps pour la produire, mais elle est vraiment intéressante à mes yeux, car la base a été formée sur un tour, puis le reste a été réalisé à la main. Eh oui, j’ai vraiment aimé ce processus… construire quelque chose… comme commencer avec une base solide et très épaisse, puis manipuler l’argile comme il est impossible de faire sur un tour. Donc, c’est la façon dont nous l’avons commencé et ce fut notre projet final.

 

Malheureusement, celui de Chloé avait une bulle d’air à l’intérieur et il a explosé au four et ça, c’est le genre de chose avec laquelle on doit vivre. Ouais, « c’est la vie d’un pot » comme ma professeure disait. Mais, bref, nous l’avons commencé en dessinant de différentes formes au charbon. Et cette pièce est issue d’un de mes croquis et je dirais donc que j’y suis vraiment attachée.

 

Mais une autre œuvre qui a été vraiment agréable, c’est le groupe d’œufs (elle pointe à des oeufs à effet craquelé). Nous les avons faits sur le tour et en fait, ils sont creux à l’intérieur. C’est un processus assez complexe aussi et c’est pourquoi je les aime tellement… les étapes pour y arriver sont toutes très différentes. On doit d’abord les tourner et puis on les chauffe dans un four à raku nu. Il s’agit d’une cuisson à une température très élevée et la température monte vraiment, vraiment rapidement. Les pots subissent un choc puisqu’on les retire du four immédiatement au lieu de les laisser refroidir au four. Ensuite, ils sont mis dans un grand seau rempli d’un tas de copeaux de bois qui prennent en feu. Et puis, les pots sont jetés dans un seau d’eau froide et subissent un autre choc… ce qui crée l’effet craquelé. Puis, on doit gratter l’émail durci qui se trouve encore sur l’extérieur pour la retirer, comme une carapace de tortue, et ce qui se trouve en dessous est ce que vous voyez là-bas — le produit final. C’est donc un processus assez complexe pour une œuvre si petite.

 

 

EQ3  Vous avez mentionné la « vie d’un pot » — pouvez-vous élaborer? D’où vient cette expression? Quelle est sa signification?

 

LDG  Ouais, eh bien, je suis contente que nous ayons décidé d’inclure cette expression dans l’exposition, même si elle ne pourrait ne pas faire beaucoup de sens pour quelqu’un qui la voit. Mais elle a une grande signification pour moi.

 

Je suppose que la « vie d’un pot » signifie que l’on ne sait jamais vraiment ce qui va arriver. Il y a toutes ces étapes en poterie et c’est un peu ce que nous essayons de démontrer dans notre exposition. Quand j’en ai discuté pour la première fois avec Jae (le propriétaire de Make Coffee), il a été vraiment intrigué par les outils et le processus de la poterie. La plupart des gens sont familiers avec le produit final et c’est souvent ce qu’on présente dans les expositions de poterie. Nous voulions donc vraiment mettre l’accent sur la vie d’un pot – à partir de son origine. Initialement, au début du cours, nous avons fait tous nos outils à la main. C’était l’un de nos premiers projets, puis nous avons fait nos propres estampes à utiliser comme signature. Nous réalisions donc chaque étape… à partir du moment où l’on prend ce qui n’est qu’une boule d’argile humide qu’on lance ensuite sur le tour, jusqu’à ce qu’on rase la base du pot. Et de là, on procédait au séchage qui est un art en soi… l’attente, jouer avec différents couvercles en plastique… et puis l’application de l’engobe et l’enfournage.

 

 

EQ3  Vous souvenez-vous de la sensation? Sinon, que vous est-il venu à l’esprit lors de votre premier contact avec de l’argile (de la poterie)?

 

LDG  J’étais fébrile. Je me souviens… j’avais mal parce que mes mains frottaient contre la roue d’acier et me déchirait la peau. La guérison a pris 6 mois, malgré tous les bandages que je me faisais. Dès que nous recommencions le lendemain, la peau me déchirait à nouveau. Et il y avait les taches d’argile aussi. Nous travaillions surtout avec du grès qui est gris foncé, et cela nous tachait tout l’avant-bras. Ouais, mon premier contact était donc certainement douloureux, puis je me sentais simplement incompétente, mais on a l’impression d’être vraiment chouette. Je me souviens que quand je voyais quelqu’un travailler sur un tour de potier dans les films je pensais « C’est tellement attrayant… »

 

 

EQ3  C’est l’impression que nous avons toujours eue en observant.

 

LDG  Et ça ressemblent à ça. Je pense que c’est également le contact avec l’argile qui me donne le plus de plaisir, et de pouvoir la manipuler directement, avec mes propres mains. Mais ce que j’ai appris très rapidement, c’est que si on est hésitant, nerveux, ou anxieux, cela se reflète dans notre travail. Si nos pots tombaient ou persistaient à ne pas devenir grand-chose, notre professeure nous disait « Arrêtez… mangez un petit morceau de saucisse ou de chocolat noir », ou peut-être « faites un peu de tai-chi » et « calmez-vous » parce que si notre respiration était instable, alors notre pot allait certainement être également instable. Il est donc vraiment vraiment important de se concentrer sur la stabilité de nos mains et je pense que c’est l’une des choses les plus importantes que j’ai ramenée avec moi.

 

 

EQ3  Maintenant que vous le faites depuis quelques années, comment cela se passe-t-il?

 

LDG  Eh bien, il y a de cela 5 ans, et comme je l’ai dit, je suis retourné l’année suivante, puis je suis déménagée encore une fois en France 2 ans plus tard. Mais, depuis mon retour à Winnipeg, j’ai un peu pris congé de la poterie. C’est vraiment que lorsque j’ai obtenu le poste ici que ma passion pour la poterie s’est à nouveau réveillée. Je suppose que c’est à cause des conversations avec les gens, les autres employés ici, ou les clients qui sont intéressés par le design et l’art et qui apprécient vraiment les histoires que j’ai à partager. Au début de mon emploi, je me souviens d’être rentrée à la maison et de dire à ma colocataire : « Je suis tellement contente de travailler ici parce que je revis toutes mes expériences de la France… parce que les gens m’encouragent. Ils me posent des questions ».

 

Je crois que c’est l’une des choses auxquelles je ne m’attendais vraiment pas. Au départ, je me sentais vraiment, vraiment attaché à ma poterie et je m’extasiais de pouvoir l’exposer et partager son histoire avec tout le monde, mais mon état d’esprit a commencé à changer quand j’ai subitement décidé que j’allais la vendre. J’ai pensé : « Je veux vraiment conserver cette expérience. Je ne veux pas perdre l’aventure que j’ai eue en France. Je veux conserver ces souvenirs parce que c’est ce que je suis ». Mais, tout d’un coup je me suis rendu compte que je suis allé en France pour prendre de l’expérience et acquérir des compétences et que je ne perdrais jamais ces compétences. Et la poterie… le fait que j’étais en mesure d’apporter 300 kilos de poterie avec moi a été la cerise sur le gâteau, et cette exposition l’était d’autant plus. Et donc, je dirais que je me suis rendu compte que de vendre nos œuvres d’art, aussi difficile soit-il, est une étape très importante pour tous les artistes… on doit lâcher prise et s’en séparer. Et pour moi, cela me motive de m’en séparer. Je ressens maintenant une responsabilité à poursuivre davantage la poterie et de m’y remettre.

 

L’exposer est un moyen de raconter et de partager cette expérience avec d’autres, mais c’est encore plus vrai si je les laisse apporter les pièces chez eux pour les utiliser. Donc ce fut vraiment génial de voir des gens utiliser les bols pour boire et d’être en contact avec quelque chose pour laquelle j’ai mis tellement de temps d’abord à réfléchir puis à faire.

 

 

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EQ3  Pour conclure, qu’est-ce que vous voudriez ajouter? Est-ce qu’il y a des choses que vous croyez qu’il serait important que les gens sachent?

 

LDG  J’aimerais pouvoir dire à quelqu’un qui s’intéresse à l’art, à toute forme d’art et non seulement à la poterie, de simplement foncer. Je suppose que j’hésitais au début et j’ai vraiment douté de moi, même après avoir débuté, mais il faut persévérer et ne pas avoir peur des défis… et de voler les idées des autres (elle rit)!

 

 

Merci Lane d’avoir partagé votre art et vos histoires avec nous!

Suivez Lane sur Instagram @potterybylane et sur Tumblr. à lanegibson.tumblr.com pour voir plus de ses œuvres.

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